Les racines du radicalisme religieux. Une réalité émergente.

Cet article découlant de communications présentées à l’Institut de théologie et des sciences religieuses de l’Université de Montréal ainsi que du colloque pour jeunes chercheurs du Centre d’études en religieux contemporain de l’Université de Sherbrooke en mai 2018 tente de répondre à une des questions encore brûlantes de l’actualité : quelle est l’origine de la radicalisation des jeunes qui s’enrôlent dans le djihad ou qui commettent des actes de terreur que les médias qualifient à tort ou à raison de terroristes ? L’originalité de notre propos vient de notre perspective nouvelle de tradition existentielle adoptée par les études du religieux contemporain. Encore hier des individus comme Alexandre Bissonnette s’étant attaqué à une mosquée pouvaient être vus comme terroristes alors que deux mois avant ce dernier planifiait porter sa mitrailleuse dans la foule au centre commercial Laurier ; et encore, Alek Minassian, qui en fonçant avec son camion bélier dans la foule à Toronto, à la façon des terroristes islamiques en France, en Belgique et à Londres, pourrait être catégorisé comme terroriste ou atteint de maladie mentale (Bourdon 2015). Dans ces deux cas, psychologues et sociologues sont venus apporter des clarifications en commentant les causes de maladies mentales ou encore les comportements de ces individus posant ces actes de terreur ; « terroristes », « extrémistes », « malades mentaux » sont répertoriés dans les médias comme expressions à la mode pour qualifier ces actes faisant la manchette. Ces déclinaisons sur l’appellation de ses actes portant à la violence viennent laisser apparaître un vide existentiel qui se doit, selon nos recherches, d’être approfondi à partir de cadres d’analyse scientifique et amenant une différenciation propre au fanatisme et au radicalisme, en tant que névroses existentielles.

Devant la pertinence de l’objet, nous tenterons ici d’apporter les preuves scientifiques à l’hypothèse selon laquelle certaines formes de radicalisation dans nos sociétés modernes seraient l’apanage d’un vide existentiel ; en effet les données proposées dans cet article sont le résultat de notre recherche de doctorat en études du religieux contemporain qui a fait suite aux débats sur les racines du radicalisme permettant l’articulation de nouvelles perspectives à l’étude du radicalisme différant de celles proposées actuellement dans les médias par des experts en sociologie ou sciences politiques : une approche pluridisciplinaire qui étudie le religieux contemporain et qui approfondit les sources mêmes du radicalisme, d’une part, et du fanatisme religieux, d’autre part, portant à la violence.

Contrairement à ce que l’on entend souvent, les individus qui commettent des attentats au nom du djihad ne sont pas des malades mentaux. Mais ils sont aux prises avec une douleur sociale qui les pousse à se joindre à un groupe dont ils embrassent la cause au point d’y sacrifier leur vie. L’idéologie est secondaire. Ce n’est pas le but. C’est un moyen pour combler une quête de sens. (Bourdon 2015)

Pour débattre de notre argumentaire à ce sujet, nous allons exposer la problématique qui sous-tend l’hypothèse des origines existentielles à certaines formes de radicalisation des jeunes ainsi que l’approche épistémologique pour étudier les origines ontologiques du radicalisme et/ou fanatisme religieux suivant le cadre théorique de Tillich/Frankl. Ensuite, nous plongerons au cœur même de la modélisation d’un système permettant à partir du processus de croissance Tillich/Frankl d’établir les fondements ontologiques. Nous passerons ensuite aux paramètres du mal-être des jeunes qui se radicalisent, développés à partir du cadre scientifique Tillich /Frank ; ceci nous permettra de définir l’origine des névroses existentielles (fanatisme religieux et de radicalisme) à partir des corrélations établies avec les paramètres du mal être Tillich/Frankl. En effet, le résultat de cette recherche vient apporter des réponses à l’état d’être des jeunes qui viennent à s’enrôler dans le djihad ou qui commettent ces actes de violence et de terreur.

En conclusion, nous proposons une avenue de solution pour s’attaquer à certaines formes de radicalisation et articuler une pratique de coaching existentiel pour prévenir les névroses liées au mal-être de nos jeunes.

La problématique

Les racines ontologiques du radicalisme : une réalité en émergence

Suite aux débats intitulés « Les racines religieuses de la radicalisation : réalité ou fiction », tenus par la Chaire de recherche du SODRUS (Société, Droit et Religions de l’Université de Sherbrooke) à l’Université de Sherbrooke, du 3 au 5 mai 2017, présidé par Sami Aoun, ainsi qu’aux nombreuses discussions et entrevues faites par des chercheurs et journalistes dans les médias au cours de la dernière année, on pouvait voir surgir ce profond vacuum créé de par la perspective propre au sociologisme, psychologisme et politicologisme entraînant ainsi l’évacuation du religieux. Pour s’attaquer à cette question, le CERC (Centre d’études du religieux contemporain) propose une perspective nouvelle en s’inspirant du sociologue et penseur de la complexité, Edgar Morin. Seule cette avenue épistémologique peut apporter un regard en profondeur sur ces actes de violence qui cacheraient ce mal-être existentiel issu de notre modernité. C’est de cet angle mort des analyses actuelles que nous tentons de montrer l’urgence de se pencher afin de prévenir la radicalisation.

Mieux comprendre les processus de radicalisation permet d’envisager des moyens de prévenir certains attentats. 80 % des attentats commis par des membres de groupes extrémistes sont prévisibles […] les études ont démontré qu’il est possible d’intervenir pour « déradicaliser » les personnes qui ont joint des groupes terroristes. Au lieu de les mettre en prison, il faut leur redonner une dignité, les traiter avec respect et leur apprendre un métier pour qu’ils puissent réintégrer la société et y trouver leur place. Il faut les aider dans leur quête de sens ! (Bourdon 2015).

Cette dernière soulève l’importance de ne pas confondre douleur sociale et maladie mentale :

[c]ontrairement à ce que l’on entend souvent, les individus qui commettent des attentats au nom du djihad ne sont pas des malades mentaux. Mais ils sont aux prises avec une douleur sociale qui les pousse à se joindre à un groupe dont ils embrassent la cause au point d’y sacrifier leur vie. L’idéologie est secondaire. Ce n’est pas le but. C’est un moyen pour combler une quête de sens. […] On a tort de croire que l’idéologie (ou la religion) est  la chose principale que les individus ont en tête quand ils se joignent à une formation terroriste. […] En fait, ils connaissent très peu et comprennent souvent très mal l’idéologie pour laquelle ils se battent. […] Vous savez quel livre ils avaient acheté sur Amazon avant de partir ? Le Coran pour les nuls! (Bourdon 2015)

Vacuum d’ordre épistémologique : étudier le mal-être existentiel

Selon nos recherches, les analyses actuelles quant aux actes de violence et de terreur survenus autant en Europe, au Canada qu’aux États-Unis faisant la manchette dans les médias laissent surgir un vacuum engendré par la posture épistémologique des sciences de la modernité et qui laisse de côté l’étude du sujet dans sa complexité ; ce qui dépasse l’humain ressurgissant de la modernité est oublié et par le fait même constitue une menace pour l’humain ; le théologien se doit de faire nouvelle théologie, qui s’insère dans le social, qui va sur le terrain de l’humain.

Notre recherche qui a été faite à partir des résultats obtenus dans notre projet de thèse apporte à l’étude du religieux contemporain une perspective qui s’inspire de ce nouveau paradigme épistémologique qu’Edgar Morin articule tout en sonnant l’alarme :

[L]’ère moderne, a provoqué des changements non seulement sur les concepts de l’être au niveau théologique et philosophique, mais sur ce même être dans ses aspects sociaux, politiques et économiques. Un diagnostic troublant : mondialisation, performance, individualité, rationalité, sciences modernes, favorisant l’objet, l’homme machine et par conséquent, l’épuisement des ressources. La planète Terre est menacée et en crise : cul-de-sac, des progrès dans les connaissances oui, mais à quel prix… L’humain disloqué. Ses dimensions psychique, sociale, religieuse, économique sont à la fois reléguées et séparées l’hyperspécialisation empêche de voir le global (qu’elle fragmente en parties) ainsi que l’essentiel (qu’elle dissout). Ce « grand paradigme d’Occident » formulé par Descartes cette ère disjoint sujet et objet : /âme-corps/esprit-matière/et détermine une double vision, en fait un dédoublement du même monde. (Morin 2000, chap. 1)

Morin nous propose une approche systémique pour étudier ce mal-être que la modernité a oublié et qui affligerait une grande partie de ces jeunes qualifiés de terroristes ou encore de malades mentaux. En effet, le fusil ne serait qu’un outil pour sortir de ce vide existentiel :

Paradoxalement, pour un jeune qui ne se sent pas respecté et qui cherche un sens à sa vie, il suffit parfois d’un fusil. « Quand tu pointes ton fusil sur le visage de quelqu’un, quand tu prends des gens en otages, c’est toi qu’on écoute », illustre le chercheur. « Quand tu meurs pour le djihad, tu deviens instantanément un héros, un martyr» indique Bourdon. (Bourdon 2015)

Découverte inattendue et percutante : le fusil un outil pour sortir du vide

Notre thèse de doctorat intitulée Le mal-être des leaders d’aujourd’hui, une pratique pour les accompagner a provoqué la découverte de données percutantes. En effet, ces paramètres du mal-être provoquant ce radicalisme de djihads par exemple ne sont apparus comme données évidentes qu’en cours de recherche ; en effet, c’est en voulant interroger les racines profondes des névroses existentielles des leaders d’aujourd’hui qui font la manchette des différents médias notamment les abus sexuels, les harcèlements physiques et psychologiques, les fraudes financières ainsi que les agressions de toutes sortes, que le radicalisme et le fanatisme religieux sont apparus comme symptômes névrotiques d’un même vide existentiel défini par le cadre théorique Tillich /Frankl et qu’il devenait urgent d’aborder.

L’objet à étudier : la radicalisation des jeunes : une origine noogénique

Est-ce que la radicalisation des jeunes notamment les jeunes enrôlés au djihad prendrait sa source dans un mal-être noogénique suivant notre conceptualisation opératoire du mal-être Tillich /Frankl ? La radicalisation des jeunes serait de nature noogénique et s’étudierait suivant une perspective existentielle. Par conséquent, nous préconisons une perspective nouvelle, propre à l’étude du religieux contemporain, permettant de combler ce vacuum épistémologique et d’articuler les paramètres de ces névroses existentielles suivant un cadre théorique. De plus, nous suggérons une approche de coaching pour prévenir de telles radicalisations.

La posture pour étudier ce mal-être portant à la violence, au radicalisme et au fanatisme

Notre thèse de doctorat intitulée le mal-être des leaders d’aujourd’hui, une pratique pour les accompagner adopte une méthodologie d’analyse systémique pour proposer une conceptualisation opératoire à partir des concepts de mal-être de deux chercheurs existentiels, Paul Tillich, théologien et Viktor Frankl , psychiatre pour étudier ce mal-être et ces névroses qui peuvent porter au radicalisme d’une part et au fanatisme religieux d’autre part, incitant à la violence et à la mort. Cette approche multidisciplinaire suggérée par les études en religieux contemporain du CERC vise à questionner le religieux dans la société contemporaine s’exprimant sous différentes déclinaisons (radicalisme, fanatisme de religion ou non). Cette approche propre à l’étude de l’objet, le religieux, fait ressortir que le mal-être serait en partie dérivé de l’évacuation de ce religieux de nos sociétés sécularisées provoquant un vacuum, ou vide existentiel. Le théologien Pierre Gisel (2012) étudié au CERC, parle de ce qui dépasse l’humain, l’excède ou le transcende. L’Excès que Gisel nomme, ce qui dépasse l’humain ressurgissant de la modernité, est laissé pour compte et par le fait même s’avère une menace pour l’humain ; le théologien se doit de faire nouvelle théologie, qui s’insère dans le social, qui va sur le terrain de l’humain.

Notre thèse inspirée de la vision de la complexité d’Edgar Morin adopte la méthodologie systémique qui est privilégiée pour aborder ce nouveau paradigme épistémologique constructiviste ou socioconstructiviste ; il articule cette approche dans ces ouvrages actuels faits pour le compte de l’UNESCO, la Voie, les sept Savoirs pour l’humanité, la systémique et sonne l’alarme.

L’homme du XXe siècle a perdu un monde plein de significations et un Soi vivant dans des significations tirées d’un centre spirituel. Le monde des objets créé par l’homme a absorbé en lui celui qui l’avait créé et qui maintenant y perd sa subjectivité […] il s’est sacrifié à ses propres productions, mais demeure conscient de ce qu’il a perdu. Il est encore assez un homme pour éprouver sa déshumanisation et son désespoir. Il ne voit pas de moyen d’en sortir, mais il essaye de sauver son humanité en exprimant cette situation comme sans issue. (Tillich 1999, 163)

Plongeons donc au cœur de ce qui interpelle ma recherche : les paramètres du mal-être et les aliénations existentielles qui en découlent. C’est de cette perspective anthropologique adoptée en théologie et psychologie que la recherche jette un regard à l’humain dans sa globalité suivant la tradition existentielle proposée par les chercheurs retenus, soit Paul Tillich et Viktor Frankl et propose les paramètres des névroses existentielles portant à la violence, propres au radicalisme à partir de l’ensemble de leurs œuvres. La méthodologie permet de combler ce vide épistémologique et ainsi de dépasser ces analyses scientifiques propres à l’étude des objets, notamment les comportements sociaux, les relations entre social et politique, religion et laïcité, du psychologisme et sociologisme. Cette approche systémique va au cœur même de la complexité de l’être humain dans toute sa subjectivité. C’est de cette perspective que nous répondons à la question proposée : est-ce que la radicalisation des jeunes djihadistes prendrait sa source dans un mal-être noogénique suivant notre conceptualisation opératoire du mal-être Tillich /Frankl. Le fusil serait-il donc ce que Gisel appelle l’Excès, ce qui dépasse ? Serait-ce le symptôme d’un mal profond sociétal ?

Le système en cause : le processus d’actualisation de l’être Tillich/Frankl

En adoptant la méthodologie systémique, nous nous sommes penchés au cœur même de ce système nommé « Processus de croissance de l’être Tillich/Frankl » dont les concepts sont articulés et définis par ces deux chercheurs et qui se sont imposés comme fondement structurel de la modélisation. Le schéma systémique ci-dessous illustre ce système de l’essence à l’existence et à la sublimation, un système dynamique horizontal et vertical, de va-et-vient, non linéaire, de bas en haut.

Processus d’actualisation
Processus d’actualisation

Le graphique ci-dessus illustre le processus d’actualisation de la vie pour chacune des fonctions ou phases Tillich/Frankl suivant la structure fondamentale ontologique Soi/Monde et Soi/Inconscient spirituel.

Le processus d’actualisation de la vie

Les fonctions du processus d’actualisation de la vie de Tillich (1991, 36) et les phases de développement de Frankl (1975, 23‑68 ) qui se déroulent suivant une trajectoire verticale de l’essence à l’existence pour prendre une direction horizontale vers la transcendance, et ce en raison des actions réalisées par l’individu dans son quotidien. Le graphe illustre ce mouvement de l’essence (1) à l’existence (2) jusqu’à la transcendance (3) dans un mouvement à l’horizontale : les actions réalisées de par l’essence et l’existence amènent l’homme à goûter à la transcendance et à la Présence Spirituelle (3). Chacune des trois étapes de ces trajectoires de l’essence à l’existence initiée par la Puissance d’être (Power of Being) qui vient se traduire en actions qui font du sens dans l’existence (Meaning of Being) constituent des fonctions propres au processus d’actualisation pour Tillich et des phases de développement pour Frankl.

Fonction 1 : Autointégration pour Tillich ou autotranscendance pour Frankl

Pour cette fonction d’autointégration, Tillich décrit le Soi/Monde (1991, 35‑119), comme élément ontologique principal de l’être essentiel. C’est cette bipolarité individuation/participation qui donne à l’être essentiel cette constante mouvance et retour à l’extérieur et à l’intérieur de lui-même. Un centre vivant mû (mis en mouvement) par quelque chose d’autre, extérieur à lui. On insiste ici sur « auto » (self), soi-même : le vivant se meut lui-même, son mouvement est un automouvement. Tillich parle de ce « Soi » qui agit, le « centre », le point de départ du mouvement. Frankl dans cette Phase 1, nommée autotranscendance, vient décrire la transcendance de Soi en tant que dialogue constant entre le Moi et l’Inconscient spirituel (1975, 23‑68).

L’homme s’expérimente lui-même comme possesseur d’un Monde auquel il appartient. Il y a quelque chose qui possède et quelque chose qu’on possède. Ce concept de Monde est corrélatif. L’homme a un Monde bien qu’il soit en lui en même temps. Le Soi sans un Monde est vide ; le Monde sans un Soi est sans vie.

Dans son livre Le dieu inconscient (1975, 19), Frankl appelle une révision des frontières, des limites de ce qu’on appelle depuis Freud « l’inconscient ». Ainsi, Frankl apporte de nouvelles notions à l’inconscient en faisant une distinction entre l’inconscient pulsionnel que Freud associe au Ça et donc en dehors du Moi tout court. Ainsi en opposition à Freud, Frankl indique que le divin ferait partie du Moi, cet élément ontologique qu’il nomme l’inconscient spirituel.

Freud n’avait vu, de l’inconscient, que l’instinctivité inconsciente : pour lui l’inconscient n’était par excellence le ça ; pour lui l’inconscient, c’était avant tout un réservoir d’instinctivité refoulée. Mais, en réalité, ce n’est pas le ça seul qui est inconscient, c’est aussi […] le Moi, et par conséquent non seulement de l’instinctif, mais aussi du spirituel ; […] le Moi autrement dit l’existence, est même obligatoirement, donc nécessairement, puisqu’essentiellement inconsciente (Frankl 1974, 20)

À cette étape Tillich indique que le Soi, puisant en lui-même et en son Monde universel va sortir de lui-même pour y revenir dans un mouvement continu du fait de la bipolarité qu’il nomme individuation et participation. Quand l’individuation atteint la forme parfaite que nous appelons une « personne », la participation atteint la forme parfaite que nous appelons « communion ».

Frankl parle de cette tension entre le Moi immanent pénétré de l’Inconscient spirituel tout comme Tillich décrit cette tension Soi/Monde que tous deux décrivent en tant que pull et push. Selon Frankl seul un dialogue continu entre le Moi et le Monde extérieur, et en particulier l’environnement spécifique dans lequel le Moi existe peut permettre de trouver son pré-sens et son sens.

Fonction 2 : autocréation de Tillich (1991, 35‑119) responsabilisation de soi de Frankl (1975, 23‑68).

À cette étape que Tillich appelle l’autocréation et que Frankl nomme la responsabilisation de Soi, il est question que l’essence Soi/Monde, Soi/Inconscient spirituel fasse la trajectoire de dépassement de Soi, par le dépassement de sa forme actuelle.  

Le caractère dynamique de l’être implique que chaque chose ait tendance à se dépasser et à créer de nouvelles formes. En même temps, chaque chose tend à conserver sa propre forme comme base de son propre dépassement (Tillich 1991, 36‑37).

Cette étape est cruciale puisque dépendamment des choix exercés, l’homme décide de donner forme à son intentionnalité ou de donner sens à sa pré-volonté et ainsi de traduire en actions la puissance d’être ou Power of Being. C’est à cette étape que l’homme passe de l’essence à l’existence ; il devient responsable et axé sur le sens de sa vie et entre dans la fonction d’autocréation ou de la phase de la responsabilisation de soi qui constitue une étape de vie cruciale pour l’être humain ; selon ces deux chercheurs puisque c’est à cette étape que l’homme peut transposer son essence, soit son intentionnalité ou sa puissance d’être en actions dans l’existence et laisser la place à son Moi authentique, que Tillich appelle autocréation, et que Frankl nomme la responsabilisation de Soi (response-in-action). Tillich parle de fonction fondamentale de la vie, ce passage de l’essence à l’existence, qui exprime la puissance d’exister de l’être.

À l’intérieur de cette trajectoire d’être en mouvement, le dynamisme qui s’exprime par une forme vient donner à l’être ce qu’il est, sans cette forme l’être ne peut être ce qu’il est. De même pour Frankl sans cette transformation de l’essence à l’existence, lorsque l’homme dépasse son angoisse d’être existentiel, peut se traduire dans une forme d’existence appropriée. La situation originaire de l’homme est celle d’un être conscient et responsable et plus encore un « être-conscient-de-sa-responsabilité », qu’il a « conscience-d’être-responsable » (Frankl 1975, 56‑57). Frankl indique que la vraie personne, décrite comme existence spirituelle, émane toujours d’un fond inconscient (son essence). Le spirituel s’accomplit pleinement en actes, et constitue l’essence de la personne en tant que centre spirituel d’actes, et qu’il est à proprement parler pure réalité d’accomplissement. La personne va si loin dans son plein accomplissement par son activité spirituelle, que son être véritable s’y absorbe, sans pouvoir aucunement réfléchir sur Soi ; aucune clarté de réflexion n’est possible. En ce sens l’existence spirituelle par conséquent le Moi authentique, le Moi en soi est incapable de se réfléchir, mais seulement de s’accomplir et n’est existant que dans ses accomplissements, et uniquement comme réalité d’accomplissement, et ce vers le Monde.

Fonction 3 : autosublimation de Tillich (1991, 35‑119) ou supra sens de Frankl (1975, 23‑68)

Cette troisième fonction est décrite en trajectoire verticale comme étant une expérience que l’homme peut atteindre étant donné les choix qu’il exerce dans ces deux autres fonctions d’autointégration et d’autocréation permettant ce passage de l’essence à l’existence. D’une autre perspective, il décrit comment l’Esprit se manifeste ; c’est ce même esprit avec un e minuscule qui unit le Power of Being avec l’Esprit, avec une majuscule du Meaning of Being décrit dans son processus d’actualisation de l’essence, Power of Being à l’Existence, Meaning of Being. La Présence spirituelle se manifesterait dans l’homme par cette actualisation du Power of being et du Meaning of being dans une seule et même unité. Et ce dans les limites de l’expérience de l’homme présente à l’homme.

Les fondements du mal-être suivant Tillich/Frankl et les névroses qui en dérivent

Pour chacune des fonctions d’actualisation décrites à la section précédente Tillich met en évidence les éléments qui sont séparés les uns des autres et se réfère ainsi au Soi/Monde ou au Soi/Inconscient spirituel dans cette fonction d’autointégration (Tillich). ou transcendance de soi (Frankl).

Fonction d’intégration ou d’autotranscendance Tillich/Frankl

L’essence : séparation et fragmentation

Lemay (2003, 242‑43) indique que la principale répercussion de l’aliénation existentielle se fait sentir au niveau de la structure fondamentale Soi/Monde menacée de rupture et d’autodestruction. Le Soi est séparé du Monde, séparé de lui-même, ou le Moi est séparé de son Inconscient spirituel. Il est en proie à un vide existentiel. La principale répercussion de l’aliénation existentielle se fait sentir au niveau de la structure fondamentale Soi/Monde ou Soi/Inconscient spirituel menacée de rupture et de fragmentation. Cette aliénation de l’être est selon Tillich synonyme de péché : sin c’est-à-dire ne pas être ce que l’on est. L’angoisse de l’aliénation vient d’un sentiment de vide insurmontable : l’expérience d’être séparé, rejeté, exclu de l’accomplissement de Soi.

Vide insurmontable, l’homme enfermé sur lui-même, rupture

Selon Frankl, une des causes premières du mode d’existence névrosé provient du fait que le névrosé présente une déficience dans ses rapports avec la transcendance, sa relation transcendante est refoulée. Cette notion de séparation est inhérente à l’existence humaine qui s’exprime par cette perte de sens, ou cette séparation de son être même, se sentant ainsi dans un vide. L’homme aliéné ne peut vivre cette autotranscendance en raison de ce refoulement et ainsi ne peut atteindre la Phase 2 : donner du sens à son existence par des actions responsables, selon Frankl. Tillich souligne ainsi que lorsque la puissance d’être est aliénée, l’individu ne peut traduire son intentionnalité dans des actions qui seraient faites en harmonie avec son essence : l’homme ne peut expérimenter la sublimation. Nous avons développé, à partir de l’analyse systémique et de la modélisation en cadre théorique du mal-être Tillich/Frankl, des grilles illustrant les paramètres ou indicateurs de mal-être en les reliant aux paramètres décrits pour le bien-être de Tillich et Frankl en suivant ces trois fonctions ontologiques du processus de croissance. Le tableau suivant en fait le sommaire : à gauche les paramètres de l’être par fonctions et à droite les caractéristiques du mal-être en résumé, soit à la Phase I de Frankl et Fonction 1 de Tillich, l’homme est en rupture des éléments ontologiques Soi/Monde ou Moi/Inconscient spirituel ; à la Phase II ou Fonction 2, l’être en vide existentiel ne peut transposer les intentions de son essence dans des actions dans l’existence ; il est séparé de lui-même et cherche à combler ce vide à l’extérieur de lui-même ; par conséquent le processus de croissance de l’essence à l’existence de la Phase III ou de la Fonction 3 d’autosublimation ou autotranscendance ne peut se réaliser. L’homme devient étranger à lui-même.

Le mal-être suivant le cadre théorique Tillich/Frankl

Phases selon Frankl
Fonctions suivant Tillich
Paramètres de l’être Tillich/Frankl Mal être suivant Tillich/Frankl
Phase I : Self transcendance
Fonction 1 : Autointegration
Soi/MondeSoi/Inconscient spirituel Rupture entre ces deux éléments nooginiques du Soi/Monde et du Moi/Inconscient spirituel.
Séparation et vide existentiel.
Phase II : Responsabilisation de soi
Fonction 2 : Autocréation
Être existentiel accomplit en actions les intentions de l’être essentiel. Le Soi/monde ou Moi/Inconscient spirituel ne peut se réaliser dans l’existence par des actions.
L’être essentiel brisé et dans un état de vide cherche à se réaliser par des actions et se fait absorber par l’extérieur.
Phase III : Supra Sens et transcendance
Fonction 3 : Autotranscendance
Le processus de croissance de l’être essentiel et de l’être existentiel s’accomplit et permet Transcendance et Supra Sens. L’être séparé de lui-même est privé de sa rencontre divino-humaine et cherche à tout prix la sublimation, jusqu’à trouver la mort.

La névrose existentielle du jeune qui devient djihadiste suivant Tillich/Frankl

Le mouvement djihad : aspiration de l’individu en vide existentiel

L’individu dans un sentiment de séparation avec lui-même, en vide existentiel dont les actions dans l’existence n’ont plus de sens se retrouve dans un état de latence, un vacuum qui cherche à se remplir. Il se laisse aspirer par une dynamique que le djihad vient lui insuffler, un processus de croissance étranger à lui-même qui vient se superposer à son être dans son essence et dans son existence.

Il se moule totalement à la mission de vie, et de mort, à la cause et par le fait même à la vie en communauté qui implique des actions. Il arrive à se sentir vivre, le fusil, les explosifs deviennent ses outils pour exister

J’étais comme un moule qui cherchait son rocher et mon rocher c’était le fait d’avoir une exigence qui me dépasse. […] Une possibilité de vivre dans sa chair ce qu’on est, de sublimer l’ensemble et de le soumettre à ce Dieu instantané, ce Dieu qui fait partie de Soi. (Pauchant, 1996, p.103-104)

Conclusion : une pratique en coaching pour mener à une reprogrammation de l’être

En effet, notre recherche a été faite à partir des résultats obtenus dans notre projet de thèse et notre méthodologie systémique, permettent de créer un modèle de coaching pour approcher ce mal-être, en approfondissant les interactions entre les différents sous-systèmes en jeu en psychologie, en coaching, et en leadership.

Nous avons constaté en tout dernier essor que la science actuelle qui obéit au paradigme de la psychologie dite humaniste et behavioriste et de la sociologie compartimente les objets et ne peut, en raison de sa posture, se pencher sur la profondeur subjective de l’être et comprendre sa complexité. Afin de contrer l’hyperspécialisation et la compartimentation des savoirs, on est convié à scruter plus à fond l’être humain pour mieux aborder le vide créé par nos sociétés modernes toujours plus apprenantes, sophistiquées et informatisées. En deuxième partie de modélisation, notre projet de recherche permet de proposer une pratique de coaching bâti à partir du cadre théorique Tillich/Frankl qui viendrait donner les outils à l’individu pour se reprogrammer par lui-même, de reprendre le contrôle de ses choix, de son destin et de se transformer. Non pas des jeunes en mal d’être qui n’ont comme perspective que de se tourner vers un Sauveur, ou de s’accrocher à une bouée qui en fin de compte vient les aspirer et mène à la destruction de leur existence même et à la mort. Cette pratique permet la rencontre avec Soi, appelle à toucher à son essence – même synonyme de vie – et à l’amour et à la paix. C’est ce qui, suivant Edgar Morin, contribuerait à une paix durable sur terre.

Bibliographie

Bélanger, Jocelyn J., Julie Caouette, Keren Sharvit, et Michelle Dugas. 2014. « The psychology of martyrdom: Making the ultimate sacrifice in the name of a cause. » Journal of Personality and Social Psychology 107 (3):494‑515. https://doi.org/10.1037/a0036855.

Bourdon, Marie-Claude. 2015. « Radicalisme et djihad ». Actualités UQAM. https://www.actualites.uqam.ca/2015/radicalisme-et-djihad.

Frankl, Victor E. 1974. La Psychothérapie et son image de l’homme. Paris: Resma.

Frankl, Viktor. 1975. Le Dieu inconscient. Paris: Centurion.

Gisel, Pierre. 2012. Du religieux, du théologique et du social : Traversées et déplacements. Paris: Cerf.

Lemay, Jean-Pierre. 2003. Se tenir debout le courage d’être dans l’œuvre de Paul Tillich. Paris: L’Harmattan.

Morin, Edgar. 2000. Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur. Paris: Seuil.

Morin, Edgar. 2011. La voie : pour l’avenir de l’humanité. Paris: Fayard.

Tillich, Paul. 1991. La vie et l’Esprit. Genève ; Paris: Labor ; Cerf.

Tillich, Paul. 1999. Le courage d’être. Paris : Genève : Sainte-Foy, Québec: Cerf ; Labor et Fides ; Presses de l’Université Laval.

Auteur·e·s

Suzanne Pinet

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