Le pacifisme chrétien de Tolstoï

Introduction

Si les écrits littéraires de Léon Tolstoï sont largement reconnus et célébrés, ses essais ultérieurs font moins souvent l’objet d’attention Il s’agit en majorité de textes religieux, écrits à la suite d’une crise existentielle et spirituelle ayant abouti à la conversion de Tolstoï au christianisme. Loin d’être pour autant un simple retour à l’orthodoxie chrétienne, cette conversion amène l’écrivain à développer une philosophie riche et complexe, qu’on peut qualifier de pacifisme radical et qui est, à certains égards, une forme d’anarchisme. En plus de condamner sévèrement les institutions étatiques et religieuses, l’interprétation qu’offre Tolstoï du christianisme l’amène à rejeter la thèse de la résurrection de Jésus, celle de la Trinité, et à vrai dire, la plupart des dogmes de l’Église, ce qui lui vaudra d’être excommunié par l’Église orthodoxe de Russie avant sa mort. La pierre angulaire du tolstoïsme est la doctrine de non-résistance au mal par la force, fondée sur une lecture de l’Évangile. Tolstoï présente cette thèse en 1884 dans son texte Quelle est ma foi (2017), une autobiographie spirituelle et intellectuelle, et continue de la développer dans Le Royaume des Cieux est en vous (1984) au début des années 1890. Ainsi, Tolstoï bâtit un édifice pacifiste sur des fondations chrétiennes. Nous proposons d’explorer les articulations théologiques et philosophiques de cette doctrine de la non-résistance telle qu’exposée dans ces deux titres. D’abord, nous verrons en quoi le pacifisme de Tolstoï est une théologie chrétienne. Ensuite, nous verrons dans quelle conception de la vie humaine elle s’inscrit. Enfin, nous verrons comment l’application de la non-résistance doit permettre l’avènement du « Royaume de Dieu » (1984, 51), tel que compris par l’écrivain.

L’enseignement du Christ

La contradiction

Lorsque Tolstoï écrit Quelle est ma foi, il veut raconter comment une nouvelle lecture, une nouvelle compréhension des Évangiles a changé sa vie, et sa façon de voir la vie. Toutefois, il précise que ce n’est pas une œuvre de théologie, un travail exégétique ou une étude systématique du texte biblique, mais plutôt le récit de son expérience qu’il décrit comme une illumination : une brume de mensonge et de confusion se serait levée, lui permettant d’apprécier, pour la première fois, la vérité. Ce n’est donc pas un ajout, un nouvel élément conceptuel ou textuel qui est la clé de la compréhension des Évangiles et de l’enseignement de Jésus, mais plutôt une lecture affranchie de siècles d’interprétations exégétiques. C’est dans cette perspective illuminatrice que l’on qualifie le tolstoïsme de mystique, et non pas en raison de son contenu. En effet, Tolstoï condamne explicitement le mysticisme qu’il qualifie de superstitieux.

Le point de départ de Tolstoï est le constat de la contradiction entre les discours et pratiques de l’Église d’une part, et l’enseignement du Christ d’autre part. Cette contradiction, thème récurrent du tolstoïsme, est double. Premièrement, la lecture de l’Évangile anime en lui des sentiments de bonté, d’amour, et de pardon, tandis que l’Église ne semble jamais mettre en avant ces éléments du christianisme. Deuxièmement, l’enseignement du Christ lui paraît clair, limpide et orienté vers la pratique, tandis que l’Église met de l’avant des dogmes qui non seulement sont obscurs, mais n’ont pas d’influence concrète sur la vie humaine.

Comment l’Église réconcilie-t-elle ces contradictions ? Elle professe que les enseignements de Jésus sont, certes, un idéal de perfection pour l’homme, mais rien de plus. L’être humain, incapable de se montrer à la hauteur de cet idéal, sera plutôt sauvé par la foi, la prière, et l’adhésion à des dogmes métaphysiques. Cette explication ne satisfait pas Tolstoï : Jésus aurait-il pu donner des instructions qu’il savait trop exigeantes pour ses disciples, alors incapables de lui obéir ? En outre, si on professe la divinité du Christ, comment peut-on affirmer que la doctrine soit inapplicable ? Admettre que la doctrine du Christ est impossible à appliquer, pour une raison ou une autre, c’est la rendre fondamentalement inutile, et ce n’est pas compatible avec le christianisme. Il faut donc que l’enseignement de Jésus concerne la vie humaine et morale, et non simplement un système de croyances.

La non-résistance dans l’Évangile selon Matthieu

Ces premières considérations amènent Tolstoï à se demander en quoi consistent ces instructions du christianisme. Guidé par l’intuition que ce passage soit la clé de compréhension des Évangiles, il se tourne vers le 5e chapitre de l’Évangile selon Matthieu, c’est-à-dire le sermon sur la montagne. Il donne deux raisons pour ce choix. D’abord, c’est le passage par lequel il raconte s’être toujours senti interpellé le plus fortement et directement. Ensuite, c’est dans ce sermon que Jésus s’adresse à la plus grande foule de personnes ordinaires, le plus sérieusement et solennellement.

Le passage va comme suit :

Ἠκούσατε ὅτι ἐρρέθη, Ὀφθαλμὸν ἀντὶ ὀφθαλμοῦ καὶ ὀδόντα ἀντὶ ὀδόντος. ἐγὼ δὲ λέγω ὑμῖν μὴ ἀντιστῆναι τῷ πονηρῷ· ἀλλ᾽ ὅστις σε ῥαπίζει εἰς τὴν δεξιὰν σιαγόνα [σου], στρέψον αὐτῷ καὶ τὴν ἄλλην (Matt. 5 :38-39, UBS5).

Vous avez appris qu’il a été dit: Œil pour œil et dent pour dent. Mais moi je vous dis de ne pas résister au méchant. Si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l’autre. (Matthieu 5:38-39 Segund 2).

Si on se concentre souvent sur l’idée de tendre l’autre joue, Tolstoï soutient au contraire que c’est bien la non-résistance qui est centrale. Cela ne requiert aucune interprétation ; il n’y a pas aucune allégorie ou mystère mais simplement, ce qui est dans le texte : n’emploie pas la force, ne fais pas ce qui est contraire à l’Amour, et même si tu es offensé, il faut subir et non agir violemment. Il ne s’agit donc plus de se demander ce que Jésus voulait dire, mais bien d’accepter qu’il ne voulait dire qu’exactement ce qu’il a dit ! Quant à la partie sur « tendre l’autre joue », c’est loin d’être une glorification de la souffrance et du supplice : le chrétien ne tendra pas l’autre joue pour souffrir, mais bien en dépit de toutes les souffrances auxquelles il s’expose.

Le véritable enseignement de Jésus est celui de la non-résistance et la contradiction soulevée par Tolstoï se voit confirmée. Ayant servi dans des armées « chrétiennes », sanctifiées et bénies par le clergé, il est bien placé pour savoir que l’Église ne laisse pas de place à la non-résistance. Ainsi, il accuse la société, le gouvernement, et surtout l’Église de professer Jésus en parole mais de le rejeter en acte. Les Églises (orthodoxe, mais aussi catholique, luthérienne ou anglicane) n’ont de chrétien que le nom. Si certains répliquent que l’enseignement chrétien ne concerne que le salut personnel et non pas les questions d’intérêt général, politiques et d’État, cet argument n’est pas convaincant pour notre auteur. En effet, Tolstoï souligne que tous les individus chrétiens font face au problème de la non-résistance au mal : par exemple, avec les questions du service militaire, d’être appelé à être juré ou de dénoncer à la justice ou non des criminels. La distinction entre le privé et le public, entre l’action individuelle et l’État, n’est que conceptuelle : il n’y a pas de public sans engagement des individus, pas d’armée sans soldats. Ainsi, tous sont perpétuellement confrontés à un choix : la loi de Jésus, et de l’amour ou celle de l’État et de la violence. Faisant écho à l’Évangile selon Matthieu, Tolstoï rappelle que l’on ne peut servir deux maîtres. Cette incompatibilité entre la loyauté patriotique et la loyauté religieuse est la fondation de l’anarchisme chrétien.

L’examen d’autres passages des Évangiles, notamment Matthieu 7:1 et Luc 6:37, amène Tolstoï à conclure que les cours de justice et les tribunaux sont proscrits par le texte biblique. C’est une interprétation fautive, sinon mensongère, qui donne aux termes grecs « καταδικάζω » et « κρίνω » des connotations de médisance et de la calomnie. Dans le Nouveau Testament comme dans n’importe quel écrit grec, ces deux termes signifient bel et bien juger et condamner, incluant les jugements et condamnations juridiques. Par ailleurs, leur objet même est de punir, voire même condamner à mort, ceux qui nous offensent, et donc, de résister au mal par la violence. Contraires à l’esprit de la non-résistance, du pardon et de l’amour, les tribunaux sont donc tout aussi anti-chrétiens que l’armée.

Ainsi, Tolstoï affirme que Jésus ne prêche pas un message mystique et obscur mais enseigne et recommande de ne pas résister au mal par la force, et donc à bannir les institutions juridiques et militaires. En outre, il dédie un chapitre entier de Quelle est ma foi sur l’opposition entre la loi mosaïque et la loi de Jésus. En effet, les deux sont irréconciliables. L’une prêche « œil pour œil et dent pour dent », donc de rendre la pareille à celui qui nous offense, et l’autre de ne pas riposter face au mal. Tolstoï rejette l’interprétation d’un Jésus venant confirmer la loi de Moïse. Au contraire : le Jésus du tolstoïsme vient professer la loi divine et ce faisant rejette la loi de l’Ancien Testament, comme le montre le passage cité plus haut. Même si, par un tour de passe-passe intellectuel, il était possible de réconcilier ces deux enseignements, dans la pratique ils sont tout à fait irréconciliables, et il faut choisir. En outre, si Jésus ne rejetait pas les lois anciennes, quel serait son message ? Un prophète, nous dit Tolstoï, enseigne quelque chose de nouveau et ne se contente pas de réitérer ce qui est déjà dit. Ce nouvel enseignement qui viendrait s’ajouter à l’Ancien Testament pourrait-il concerner le caractère divin de Jésus et sa place dans la Trinité ? Tolstoï soutient que cette hypothèse ne trouve pas confirmation dans l’Évangile. Finalement, Jésus a condamné à de nombreuses reprises les Pharisiens, qui vivaient conformément aux lois mosaïques.

Ainsi, Jésus ne reconnait dans certains passages la validité de certaines lois de l’Ancien Testament que dans une optique strictement pédagogique. Il ne leur accorde pas une valeur de vérité divine, mais il doit néanmoins prendre en compte les croyances préalables de son audience, en montrer le bon, et rejeter le reste.

La lecture de Tolstoï n’est pas nouvelle

Tolstoï a vécu cette illumination de façon solitaire, en relisant par lui-même les Évangiles, et ne fait pas de référence directe dans Quelle est ma foi à d’autres courants pacifistes chrétiens. Mais, à la suite de la publication de Quelle est ma foi (qui a été diffusée bien qu’officiellement censurée), il reçoit de nombreux courriers, provenant d’Europe et des États-Unis. Il apprend alors, comme il l’explique dans le Royaume des Cieux, que tout au long de l’Histoire et jusqu’au 19e siècle, des chrétiens ont bel et bien suivi l’enseignement de Jésus tel que compris par lui. Tolstoï cite, par exemple, des groupes pacifistes ou non résistants tels que les Mennonites, les Quakers et, dans le contexte américain, des mouvements abolitionnistes comme la Société pour l’Établissement de la Paix entre les hommes, et des personnages comme William Loyd Garrison ou Adin Ballou. Cette découverte conforte Tolstoï dans sa lecture, et rajoute du poids à l’argument selon lequel l’Église a délibérément rejeté l’Enseignement de Jésus : ces groupes ont souvent été marginalisés, censurés ou déconsidérés.

La vie humaine selon le Tolstoïsme

La nature humaine

L’argumentation de Tolstoï se déploie selon un procédé dialectique : il explore de façon rigoureuse les arguments et contre-arguments que l’on pourrait lui opposer, et la réfutation de ces derniers lui permet de faire progresser sa propre pensée. La prochaine confrontation concerne alors la nature humaine.

Certains pourraient dire que la doctrine de la non-résistance est contraire à la nature humaine : belliqueuse, agressive, ou tout au moins, préservatrice et protectrice, et donc peu portée à tendre l’autre joue. Au contraire, rétorque Tolstoï : les actes de tortures ou de meurtres nous repoussent et la formation des soldats demande une obéissance et une discipline en acier, montrant que la disposition à la violence n’est pas naturelle. Une fois reconnu que ces choses auxquelles nous ne sommes qu’accoutumés n’ont rien de naturel, de divin ou d’immuable, on se rend compte que la loi de Jésus est la plus naturelle et qu’elle convient ainsi mieux aux hommes que la loi du plus fort.

La conception tolstoïenne de la nature humaine est duelle : animale et divine. Ces deux aspects de l’homme sont en opposition. Grâce à la raison et à l’amour, l’homme peut actualiser son Soi divin, en vertu de sa filiation à Dieu – ce que Tolstoï appelle aussi « fils de Dieu » (2017, 111). Remarquons que Tolstoï ne classe pas les émotions dans la vie animale, inférieure, mais bien dans la nature divine de l’homme. Il ne met pas en opposition la raison et les passions, mais les conçoit très bien ensemble : ces passions sont spontanément bonnes, quoiqu’elles puissent être corrompues, par exemple par le service militaire. Quant à la raison, il ne s’agit pas de la rationalité logique, mais d’une lumière qui vient éclairer la vie humaine authentique. En fait, la raison chez Tolstoï relève plus du domaine moral qu’intellectuel.

La fausse doctrine du péché originel

Si la non-violence est d’une part enseignée par Jésus et de l’autre conforme à la nature humaine, pourquoi n’est-elle pas appliquée dans le monde ? Après tout, Tolstoï écrit au tournant du XXe siècle et les nations d’Europe se revendiquent du christianisme. Tolstoï explique ce paradoxe en soutenant que de fausses doctrines ont détourné l’humanité de la voie désignée par le Christ : celles de la rédemption, du péché originel, et la vie après la mort.

Cette théologie, telle que comprise par Tolstoï, statue que le péché originel commis par Adam et racheté par Jésus a décidé une fois pour toutes du sort tout entier de l’humanité. Pour accéder au salut, l’homme n’a pas besoin de diriger ses actions par sa raison, car ce n’est pas de son péché qu’il s’agit. Cette doctrine ne laisse pas de place à l’action individuelle ou à la responsabilité individuelle ; un jugement définitif sur la condition humaine proclame aux hommes que leur seul espoir de salut est dans la foi en Jésus Christ et la prière. Nous avons souligné que cette thèse est inacceptable, et que le salut doit être possible par l’obéissance pratique à l’enseignement du Christ. En outre, Tolstoï refuse la thèse selon laquelle cette vie terrestre est une vie déchue et que la vraie vie consiste en une béatitude qui nous attend après la mort. Cette vie future n’est qu’imaginaire. La vie réelle, qui nous appartient, est ici et maintenant. Tolstoï rejette catégoriquement l’idée d’une vie après la mort.

Mais ce n’est pas seulement la religion qui promeut ces conceptions fatalistes erronées. La philosophie, la science et l’opinion publique condamnent elles aussi l’homme au malheur. Malgré la conviction des scientifiques et des philosophes d’avoir rejeté la foi chrétienne, ils restent ancrés dans une vision séculaire de la chute de l’humanité. Tolstoï accuse donc de déterminisme ses contemporains : comme le font les religieux, ils reconnaissent que nous vivons une vie mauvaise, mais nient que nous puissions faire des efforts pour l’améliorer. La philosophie, dit Tolstoï, désintéressée de la question de ce que l’homme doit faire, ne fait que se lamenter du bonheur que ce dernier n’a pas.

En rejetant ces fausses doctrines, l’homme cessera d’attendre une intervention directe de Jésus impliquant trompettes et nuages, ou même l’accomplissement d’une loi historique nécessaire, et pourra enfin agir pour actualiser la paix, le bonheur, le Royaume de Dieu.

Le christianisme est la vraie « doctrine de vie »

Une fois acceptée en théorie, l’idée de la non-résistance au mal nous confronte au problème de l’action individuelle contre l’action collective: si un seul chrétien l’applique, et que les autres hommes continuent à employer la violence, est-elle alors seulement possible ? Garde-t-elle une utilité ? Évidemment, comme l’ont vécu les martyrs chrétiens et comme le sait Tolstoï lui-même, une telle attitude peut mener l’individu à perdre toutes ses possessions et ultimement le conduire à sa perte. Toutefois, répond l’écrivain, c’est là le propre de la condition humaine. En effet, ne sommes-nous pas condamnés à mourir, et tous nos accomplissements personnels à disparaître – que l’on résiste ou non ? Ainsi, c’est dans la fatalité de la mort qui plane toujours au-dessus de nos têtes que germe la nouvelle doctrine de vie de Tolstoï. Cette insurmontable finitude rend vaine toute tentative d’accumuler des biens matériels, ou d’agir pour sa propre postérité. La peur des conséquences de la doctrine de non-résistance est enracinée dans l’illusion de la vie individuelle.

Tolstoï voit dans l’Évangile une solution face à cette vacuité : renoncer à la vie individuelle, et embrasser plutôt la vie universelle de l’humanité, pas après la mort, mais une vie ici-bas, au service de l’humanité. Prendre sa croix et se renier soi-même pour suivre Jésus, voilà le seul espoir de salut. Il ne s’agit donc pas d’un salut face à la mort, qui est impossible, mais une injonction à dépasser notre nature animale, d’accomplir la volonté de Dieu, et ainsi, une opportunité de se soulager de l’angoisse de la vanité de la vie individuelle. L’enseignement de Jésus ne sauve pas la vie personnelle, il vient consoler celui qui a déjà compris qu’elle n’est qu’un mirage éphémère. L’inquiétude de mourir plus rapidement n’est qu’une inquiétude que pour celui qui n’a pas encore été frappé par cette vérité.

C’est de cette voie, cette vérité, cette doctrine de vie dont il est question dans l’Évangile selon Saint Jean, au chapitre 14:6 « Je suis le chemin et la vérité et la vie. » Être chrétien, c’est accepter cette doctrine de vie et agir en conséquence et non pas accepter des dogmes mystiques sur la Trinité ou la résurrection. Loin de bouleverser nos croyances métaphysiques, l’enseignement de Jésus est orienté vers l’action. Il s’agit, dans les termes de Tolstoï, d’une « doctrine de vie » (2017, 118).

La non-résistance comme vecteur de transformation de la société

Le tolstoïsme est une pensée du progrès

Le lecteur chrétien ne peut se satisfaire d’une telle explication, qui ne laisse pas de place à l’espoir. Après tout, Jésus n’a pas seulement appelé à renoncer à nos possessions matérielles ou nos individualités, il a également promis l’établissement du Royaume de Dieu sur Terre. Comme Tolstoï refuse catégoriquement l’idée d’un paradis post-mortem, il s’ensuit que l’enseignement de Jésus doit, pour lui, nous permettre d’établir ce Royaume sur Terre. Même sans être chrétiens, sans attendre un tel règne, nous sommes tout de même laissés sur notre faim : être toujours passif face à l’oppression et la violence peut-il amener quelque chose de bon ? Une telle doctrine peut-elle, comme on le souhaite sûrement, transformer la société ? C’est maintenant à ces objections que Tolstoï doit répondre.

Rejoignant ici les anarchistes, Tolstoï part du postulat que l’État et ses institutions sont construits essentiellement sur le militarisme, ou du moins, sur la violence. Que l’on adopte ou non cette vision noire du politique, on peut comprendre ce qui la motive. Tolstoï écrit sous le régime tsariste, quelques vingt années avant la Première Guerre mondiale, après un 19e siècle de guerres ravageuses en Europe. Ajoutons à cela que les paysans sont maltraités par l’armée et la police, exploités par la classe des propriétaires. La classe ouvrière qui commence à apparaître en Russie n’est pas mieux lotie, bien au contraire. Un constat s’impose alors à Tolstoï comme à d’autres de ses contemporains : les injustices, la répression et la violence gouvernent la civilisation. Nous sommes malheureux, et notre mode d’organisation sociale doit changer.

Tolstoï rejette l’État, ses institutions et peut-être toute la civilisation avec ce qu’elle a de plus raffiné : les arts et les sciences. S’agit-il peut-être, alors, d’une forme d’anarchisme primitiviste ? Nous pensons qu’il y a là une divergence entre Quelle est ma foi et Le Royaume des cieux. Dans le premier, Tolstoï semble effectivement refuser d’accorder toute valeur à la modernité, préférant un mode de vie rural et hors du temps, bref, tourné vers un passé peut-être idéalisé. Dans le Royaume des Cieux, toutefois, le rejet de la modernité est plus nuancé : Tolstoï y propose une conception d’une humanité en progrès, et donc tournée vers l’avenir.

En effet, les gouvernements n’ont pas toujours été illégitimes : ils ont été utiles pour sortir les hommes de l’animalité et entrer dans l’ère sociale. Il fut un temps où, pour agir convenablement, les hommes avaient besoin d’être dirigés par des lois. Mais Tolstoï pense que l’humanité a dépassé ou bien est sur le point de dépasser ce stade, pour passer à quelque chose de supérieur, un troisième moment de l’humanité, que nous appelons « ère post-civilisationnelle ».

Le Royaume de Dieu

Cette ère, c’est le Royaume de Dieu : elle advient au moment où les hommes arrêtent de vivre selon des lois mises en place et défendues au moyen de la violence, et, reconnaissant la justesse et la bonté de la vie non violente, commencent à vivre une vie chrétienne. Il est légitime de se demander si Tolstoï fait preuve d’hypocrisie en rejetant toute forme de loi, tout en prônant l’obéissance à l’enseignement de Jésus Christ. Mais il s’agirait d’une mauvaise interprétation. Certes, il voit dans le 5e chapitre de Matthieu un ensemble de « commandements », faute d’un meilleur mot, qui corrigent ou rejettent la loi mosaïque, mais ce ne sont pas des règles strictes auxquelles on doit obéir pour une récompense ou par peur d’une punition. Au contraire, il s’agit d’indications qui aideront les hommes à accomplir leur vraie nature, selon la seule Loi, celle de l’Amour. Il s’agit donc plus d’une moralité appelant au perfectionnement de vertus, plutôt qu’une moralité guidée par des principes absolus. C’est en cela que la moralité très exigeante du tolstoïsme est compatible avec le libertarisme anarchiste : le Royaume de Dieu, s’il est conforme à la Loi, ne saurait être actualisé par la mise en place de lois (impliquant par définition l’usage de la force).

Tolstoï appelle à rejeter les idéaux civilisationnels dépassés – la force, le courage, la compétition – et à vivre selon les vrais idéaux chrétiens révélés par Jésus et par la lumière de la raison : la fraternité, l’égalité et la liberté. Il concède qu’à l’époque de Jésus, l’humanité n’était pas prête, pas assez mature pour entendre et appliquer ce message, ni même pour le comprendre tout à fait. Mais, nous dit-il, la conscience humaine s’est maintenant élevée, malgré les efforts de l’Église et de l’État pour la maintenir dans l’ignorance. On peut donc dire que le tolstoïsme est une pensée du progrès. Mais comme il faut garder à l’esprit que la raison chez Tolstoï est de nature morale et non rationnelle, le progrès est lui aussi un progrès moral qui ne se laisse pas comprendre en termes de modernité scientifique ou technologique. Ainsi, ce qu’il peut y avoir de moral dans la modernité, comme certaines formes d’art, survivra à l’établissement de la paix. Il reste néanmoins que le tolstoïsme est un ascétisme sévère, condamnant la plupart des divertissements notamment ceux associés à la vie urbaine.

Un autre élément important de ce moment postsocial, c’est le dépassement des appartenances sociales restreintes : la famille, l’État, et même la nation. Il faut dépasser ces affiliations et reconnaître que l’humanité est fraternelle, car également affiliée à Dieu. Tolstoï est profondément antinationaliste et en cela, le tolstoïsme est un humanisme universaliste. En outre, sa position antinationaliste vient main dans la main avec le pacifisme antimilitariste.

La non-résistance en pratique

Tolstoï appelle chacun à rejeter une fausse compréhension de la vie, à reconnaître, conformément à la raison, que la voie désignée par Jésus est la bonne, et enfin à appliquer les commandements de l’Évangile pour s’élever moralement et établir la paix. S’agit-il de ne faire que cela, et de simplement espérer que les autres, un jour, fassent de même ? Certainement, mais pas seulement. La non-résistance, si elle peut paraître passive, se veut fondamentalement subversive. En effet, les chrétiens pacifistes qui refusent de participer dans les tribunaux ou bien de servir dans l’armée prennent au dépourvu les autorités. Bien que ces dernières ne puissent les accuser de crimes, puisqu’ils sont non-violents, elles ne peuvent pas non plus accorder crédit à la position pacifiste, au risque d’avoir l’air d’admettre l’erreur leur propre posture. De tels non-résistants n’attaquent pas, comme le feraient des communistes, des socialistes ou des anarchistes, la structure étatique de l’extérieur, mais ils en sapent les bases mêmes.

On a mentionné que Tolstoï pense que l’humanité est prête à rejeter l’ordre existant, l’ordre étatique, et à adopter une nouvelle façon de voir la vie. En effet, nous dit-il, chacun voit l’absurdité et l’horreur de la société. Il pense que ceux qui en profitent – les élites, les hauts-placés de l’armée et de la noblesse, les riches – sont eux-mêmes de plus en plus dégoûtés de leur propre mode de vie. Ils voient bien que leur statut n’est rendu possible que grâce à l’oppression de leurs frères et sœurs, c’est-à-dire du reste de l’humanité. S’ils ne quittent pas encore leur position sociale, ce n’est que par habitude, par ignorance, ou encore par peur, mais non par réelle conviction. Ainsi, en pratiquant la non-résistance, on diffusera par l’exemple l’idée que l’ordre existant n’est pas naturel, et pas non plus souhaitable. Tolstoï voit là le potentiel de changer le monde, dans la mesure où cela encourage chacun à agir de façon aimante et non violente, ce qui est la seule solution.

Tolstoï ne croit pas aux révolutions par la force. On ne peut éteindre le feu avec le feu, on ne peut détruire l’ordre violent par la violence, et les révolutions n’amènent que de nouvelles formes d’oppressions. De plus, une bonne personne, un bon chrétien, bref, un humain qui accomplit sa nature divine rejette par là même l’utilisation de la violence, et en fin de compte, l’exercice du pouvoir. Les révolutions ne peuvent logiquement pas être menées par ceux-là, et sont toujours l’œuvre de personnes violentes. Finalement, nous avons toujours tenté de réprimer le mal par la violence, selon le précepte « œil pour œil, dent pour dent », mais cela n’a jamais fonctionné : il est temps, dit-il, de donner sa chance à la doctrine de Jésus.

Conclusion

La pensée de Tolstoï est riche de paradoxes et de tensions entre lesquelles le lecteur doit naviguer. Il est difficile de décider s’il fait preuve d’un optimisme candide, ou au contraire d’une grande lucidité. On constate que d’un côté, loin de renoncer à la violence, l’Europe s’est précipitée dans une guerre atroce, puis dans une deuxième, donnant tort à la vision tolstoïenne du progrès moral. Cependant, la croyance naïve de Tolstoï en un dépassement des aspects noirs de la civilisation semble enracinée dans quelque chose de plus sombre. En effet, il semble s’apercevoir que continuer sur la voie dans laquelle l’Europe est engagée ne peut mener qu’à davantage de violence, de destruction et d’oppression. Si donc, l’Histoire donne tort à l’idée que les hommes sont prêts à instaurer le Royaume de Dieu, d’une certaine façon, elle donne raison au diagnostic tolstoïen dans sa version plus pessimiste. En outre, sa solution ne repose pas sur un quelconque fatalisme historique ou religieux, mais bien sur la conscientisation et l’action individuelle. Comme la prophétie tolstoïenne ne traduit absolument pas une nécessité historique, on peut penser que son auteur serait peut-être déçu du cours qu’a pris l’Histoire, mais pas surpris outre mesure.

Ceci nous amène à une autre tension du tolstoïsme : celle entre le poids donné à l’individu et l’importance de chaque action personnelle dans l’accomplissement de la paix universelle, et le rejet de toute signification de la vie humaine individuelle, de tout salut personnel. Si sous certains angles, le tolstoïsme est un humanisme ayant pour but d’instaurer un règne de paix et d’amour par et pour les hommes, on y trouve aussi quelque chose d’écrasant dans l’insignifiance de la condition humaine face à la suprématie divine.

Enfin, nous pouvons conclure en soulevant les questions, voire les défis sous-tendus par la pensée de Tolstoï, qui lance un ultimatum à quiconque se déclare chrétien : que l’on accepte sa lecture de l’Évangile ou non, il semble que celle-ci mérite une réponse. En outre, aussi bien politiquement qu’individuellement, Tolstoï nous appelle à questionner l’ordre social et à se demander si nos privilèges sont possibles sans violence et sans exclusion. Il invite de cette façon le lecteur à interroger ses propres actions et à discerner dans quelle mesure il participe aux structures d’oppression. Partant d’une perspective religieuse, Tolstoï se confronte finalement à un problème de philosophie politique, à savoir s’il est possible de penser et d’adopter un mode de coopération sociale ne reposant pas sur la violence. Sa réponse est négative si l’on se limite à penser le politique en termes autoritaires et institutionnels, mais pourtant, c’est bien ce qu’est l’idéal anarcho-chrétien du Royaume de Dieu sur Terre.

Bibliographie

Tolstoy, Leo. 1984. The Kingdom of God is Within You: Christianity Not as a Mystic Religion But as a New Theory of Life. Lincoln: University of Nebraska Press.

Tolstoy, Leo. 2017. What I Believe: My Religion. Forgotten Books.

Auteur·e·s

Erika Olivaux

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