Le don altruiste et la laïcité. Le cas du Dr Wilfred Thomason Grenfell (1865-1940)

« Nul besoin de penser comme l’autre pour s’aimer l’un l’autre » Ferencz David (1568), prêcheur unitarien hongrois

Lors de mon premier terrain de recherche ethnographique, il y a 50 ans, je fus mandatée à étudier une communauté soi-disant traditionnelle et isolée. Je suis partie à Harrington Harbour sur la Basse-Côte-Nord du golfe du Saint-Laurent avec les hypothèses fondées sur les théories de l’isolement de Redfield et du don/contre-don de Mauss. Nous devions constater, dans cette société soi-disant traditionnelle, homogène et endogame, les changements dus à l’industrialisation de la pêche.

Départ théorique

La théorie du folk society de Redfield préconisait que l’éloignement des centres urbains ne permette pas à ces petits hameaux de se moderniser. Ils demeurent figés dans leurs traditions ancestrales ou primitives. Une fois sur le terrain, nous avons vite constaté que cette communauté, malgré son éloignement de la métropole, était bel et bien partie intégrale de l’économie-monde.

La théorie de Mauss, développée par plusieurs anthropologues et sociologues, nous ouvre les portes pour comprendre la formation de l’économie-monde ; c’est-à-dire, l’échange du don devenant marchandisé et soumis, avec le temps, aux lois de l’économie. Cependant, cette théorie ne nous permet pas de comprendre la structuration des services essentiels, gratuits et universels, si bien ancrés dans notre petit village côtier. Malgré leur pauvreté, ses habitants bénéficiaient de façon gratuite et sans discrimination religieuse des services de dernier cri au niveau de la santé, du bien-être et de l’éducation.

Schéma

Je ne pouvais pas appliquer les théories de Redfield, ni de Mauss. J’ai rédigé le rapport sur mon enquête à la suite de mon terrain, puis j’ai abandonné ma recherche. Au lieu, je me suis orientée en éducation jusqu’à ma retraite.

Ayant vécu un autre trois ans sur le terrain en tant que directrice d’école et après l’avoir visité à quelques reprises, j’ai décidé, en tant que retraitée, d’aborder la recherche sur un autre angle, celui du don altruiste sans contre-don. Mon intention est de poursuivre ma quête par une démarche phénoménologique en parcourant l’histoire de la bienveillance et sa législation en Grande-Bretagne et les œuvres, surtout les écrits, du Dr Wilfred Thomason Grenfell. L’objectif de cette thèse est de démontrer comment le don altruiste réussit à inspirer et à structurer des services essentiels et universels. Je prendrai en exemple le cas du Dr Grenfell et de ses acolytes de diverses confessions qui ont réussi à octroyer ces services sur ce territoire côtier ayant une population multiethnique et pluriconfessionnelle. N’avons-nous pas ici une forme précoce de la laïcité ?

La situation préliminaire

Arrivée à Harrington Harbour en 1968, j’ai découvert un village de pêcheurs très pauvre, mais aucunement traditionnel, ni isolé, dans le sens de Redfield. En cueillant des histoires de vie et en reconstruisant la généalogie des familles, j’ai découvert une société ouverte sur l’extérieur, lettrée, avec une débrouillardise extraordinaire au niveau de l’entraide et de la survivance. Malgré l’absence de commodités (l’électricité jusqu’en 1967, le téléphone jusqu’en 1968, et la télévision beaucoup plus tard), cette communauté d’environ 300 habitants avait un système de santé universel et gratuit. Depuis 1906, il y avait un hôpital, qui sera équipé, en 1968, d’un laboratoire, rayon X , en plus d’une bibliothèque pour les villageois. Depuis une quarantaine d’années, le Dr Donald G. Hodd desservait toute la Basse-Côte-Nord québécoise. L’été de 1969, il y avait deux sages-femmes britanniques et deux infirmières (une Américaine, l’autre locale). En plus des bateaux de pêcheurs et de celui du docteur, le quai pouvait recevoir le bateau Jean Brillant venant de Rimouski via Sept-Îles pour ravitailler tous les villages côtiers. Ce cabotier arrivait une fois par semaine ayant à bord la Banque CIBC. L’école publique desservait jusqu’au secondaire III les élèves de trois confessions locales. Pour poursuivre leurs études secondaires, les élèves recevaient des bourses de l’International Grenfell Association pour « sortir » à Lennoxville, et s’ils le voulaient, également pour leurs études universitaires. Le village avait un bureau de télégraphie, un bureau de poste, deux magasins généraux, une grande salle communautaire pour les fêtes et les grandes assemblées. Il y avait aussi un centre d’artisanat, l’Industrial Department, où des pêcheurs et des femmes fabriquaient des sculptures sur bois, des jouets, des broderies et de hooked mats pour suppléer leur revenu. Les deux manses, ceux du pasteur de l’Église unie et du prêtre de l’Église anglicane, ainsi que la maison du docteur Hodd, servaient souvent pour des réunions plus restreintes. Les familles, le village abritant environ une douzaine de patronymes, s’entraidaient régulièrement par des corvées. Les épouses provenaient souvent d’autres villages à l’est où l’influence de l’hôpital et du docteur était très grande. Le docteur Hodd visitait régulièrement tous les hameaux et les villages de la Côte, depuis Havre St-Pierre à Forteau, en été sur son bateau, le Northern Messenger et en hiver sur son kometik tiré par ses chiens.

Il faut préciser que ces services essentiels, universels et gratuits étaient aussi octroyés au Labrador et sur les côtes du nord-ouest terre-neuviennes par la mission non confessionnelle du Dr Wilfred Thomason Grenfell, depuis 1892. Pour faire fonctionner ces services, plusieurs villageois y trouvaient du travail comme artisan, concierge, blanchisseuse, cuisinière, préposé, pilote de bateau et de komatik, jardinier, et beaucoup d’autres. Ayant reçu des bourses de l’IGA pour parfaire leurs études à l’« extérieur », la majorité des jeunes revenaient comme infirmier, mécanicien, électricien, enseignant, surveillant d’orphelins, superviseur des travaux artisanaux, menuisier, charpentier, etc. Ce Dr Grenfell, qui était-il? Quelle fut sa mission?

Qui était ce Dr Grenfell?

En 1892, à 27 ans, arrive sur les côtes du Labrador en tant qu’officier médical de la Royal National Mission of Deep Sea Fishermen (RNMDSF) le jeune docteur britannique Wilfred Thomason Grenfell. Cette mission royale non confessionnelle le mandatait à évaluer l’état de santé de 7000 habitants et de quelques 20 à 30 mille pêcheurs migrants. Fortement influencé par l’Évangélisme du prédicateur américain Dwight Moody, Grenfell décida de consacrer sa vie à l’amélioration des conditions déplorables dans lesquelles vivaient ces pêcheurs et leurs familles. Ces pêcheurs dépendaient entièrement des marchands locaux et fonctionnaient au moyen d’un système de troc. L’endettement, l’environnement, le manque de nourriture et de vêtements, les accidents, les maladies et la mortalité ravageaient les conditions de vie de cette population côtière.

Grenfell fit construire des hôpitaux, des écoles, des orphelinats, des centres d’artisanat avec le soutien de bienfaiteurs venant d’Amérique et de Grande-Bretagne. Grenfell aidait personnellement à mettre sur pied des magasins coopératifs, pour concurrencer les marchands. Chaque été, il parcourait au moins mille kilomètres le long de ces côtes dangereuses qu’il a cartographiées lui-même. Ses bateaux étaient fournis par des bienfaiteurs canadiens, américains, anglais et terre-neuviens, dans le but de soigner les accidentés et les malades souffrant de tuberculose, de béribéri, de scorbut, etc. Grenfell célébrait des mariages, des enterrements et rendait des verdicts en tant que juge de paix; et bien sûr, il prêchait, à ceux qui voulaient l’entendre, le message universel du Christ : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Matthieu 22:39 1956, 34‑39)

Bien que Grenfell trouvait ses tours de conférences à travers l’Amérique du Nord et la Grande-Bretagne pénibles et nullement « romantiques »; il les considérait comme essentiels pour rejoindre les bienfaiteurs et les bénévoles et bâtir sa mission. Déjà, en 1896, il réussit à former la Grenfell Mission, qui était alors une branche de la Britannique RNMDSF. Des bienfaiteurs fournissaient, en plus des bateaux, de l’argent pour la construction, sur ces côtes, de nombreux hôpitaux, d’écoles publiques, d’orphelinats et de dispensaires. Des bénévoles professionnels arrivaient de partout, en grand nombre, pour prêter main forte au niveau de la santé, de l’éducation et des arts et métiers. La popularité de Grenfell a rejoint des gens d’influence, des politiciens, des industriels, des universitaires, des médecins. Grâce à eux, en 1914, l’International Grenfell Association devint juridiquement une personne morale.

L’IGA gérait les fonds de dotation pour la construction et l’entretien des établissements de Grenfell. De plus, plusieurs jeunes de la région ont reçu, et reçoivent encore aujourd’hui, des bourses d’études pour parfaire leurs études postsecondaires à l’« extérieur », comme Toronto, Boston, New York, Philadelphie, etc. Certains de ces étudiants furent ensuite engagés par la mission à côté des professionnels, qui étaient souvent des bénévoles venus de l’« extérieur ». Le but de la mission de Grenfell était de rendre des services essentiels à cette population côtière de façon universelle et neutre, indépendamment de leur confession religieuse. Ce faisant, et avec le soutien de nombreux bienfaiteurs, Grenfell enclencha le processus de la structuration de services « laïcs ». À la fin du 19e et au début du 20e siècle, nous avions déjà une « laïcité » précoce!

Comment Grenfell est-il arrivé à instaurer cette « laïcité » encore présente dans ce milieu?

Grenfell donnait des conférences partout en Amérique et en Grande-Bretagne, dans les églises de diverses confessions, dans les universités, dans les assemblées scolaires et professionnelles, et dans les salons de dames influentes. Il prêchait la neutralité de l’octroi des services essentiels. À maintes reprises, il défendait son point de vue, ses écrits et ses gestes, dans ses conférences. Il insistait pour maintenir le respect de la dignité et de la liberté de conscience de chaque personne, autant pour les intervenants que pour les bénéficiaires. Malgré son attitude d’universalisme, Grenfell resta fidèle à l’anglicanisme.

Le contexte britannique

Grenfell a évolué dans la société britannique victorienne où la philanthropie civile était formellement reconnue autant par le pouvoir spirituel que temporel. Toutefois, ce ne fut pas toujours le cas. La bienfaisance fut gérée longtemps par les religieux, comme grâce venant de Dieu. Ce n’est que depuis le 17e et 18e siècle que les concepts de dignité, d’équité et de liberté de conscience influencent la gestion de la bienfaisance, c’est-à-dire, les services essentiels à la population. Dans ma thèse, j’en ferai la démonstration en parcourant l’histoire de la bienfaisance et de sa législation sur les îles Britanniques.

Le don

Les concepts de dignité, d’équité et de liberté de conscience sont aussi des dons altruistes des penseurs à travers les siècles. Mais comment définir le don ? Les anthropologues, les sociologues et les philosophes décrivent le don sous différentes formes : don réciproque ou don-contredon, don utilitariste, don cérémoniel, don moral intériorisé. C’est le don altruiste qui se trouve dans notre mire. Son utilité et sa valeur n’exigent pas de réciprocité, ni de rites cérémoniels. Ce don altruiste jaillit d’une morale intériorisée et motivante, ayant souvent pour origine la foi chrétienne dans le monde occidental.

Conclusion

Ce don altruiste permet la liberté et ouvre plusieurs possibilités dans l’avenir, telles l’équité et l’universalité. Ainsi, une société peut acquérir une structure de services essentiels qui sont octroyés à toute la population sans discrimination religieuse, c’est-à-dire, de façon laïque.

Dans les communautés de cette petite société côtière de pêcheurs, ces services, à caractère religieusement neutre et gratuit, sont octroyés depuis 1892. À partir de 1967, le gouvernement québécois a pris en main les services essentiels le long de la côte québécoise. Depuis 1967, une seule Commission scolaire, et, depuis 1971, un seul système de santé desservent toute la population qui comporte plusieurs religions, trois ethnies et trois langues. La population continue d’être aux aguets de toutes les nouveautés technologiques; l’entraide est encore aussi évidente; et les services religieux sont devenus de plus en plus pluriconfessionnels, dépendamment du clerc religieux sur place. C’est en 1981, pour la valeur d’un dollar, que Terre-neuve a pris en charge tous les établissements de santé gérés par la mission de Grenfell sur son territoire, mission qui porte aujourd’hui le nom de Labrador-Grenfell Regional Health Authority. En 1992, toutes les écoles publiques terre-neuviennes et labradoriennes sont devenues neutres, c’est-à-dire, non-confessionnelles, comme prévu par le Dr Grenfell.

Modèle théorique du don altruiste cheminant vers la laïcité

Modèle théorique du don altruiste cheminant vers la laïcité

Au début du 20e siècle, avec sa vision non-discriminatoire et spirituelle, le Dr Grenfell a mis en place les services essentiels neutres et universels pour cette population côtière, bien avant que cela soit réalisé par les deux gouvernements provinciaux. La bienfaisance du Dr Grenfell et les dons altruistes de plusieurs centaines de bienfaiteurs à travers l’Amérique et la Grande-Bretagne ont permis la structuration des services essentiels et universels sans discrimination ethnique ni religieuse envers les récipiendaires ainsi qu’envers les bienfaiteurs, les bénévoles et les professionnels. L’International Grenfell Association est inspirée par les valeurs de générosité, de dignité, d’équité, de liberté de conscience et de religion.

« L’altruisme désintéressé et la compassion, [les œuvres et les gestes du Dr Grenfell, et] les dons sans contre-don [des penseurs, des bienfaiteurs et des bénévoles, peuvent-ils créer] des rapports d’interdépendance imprévus, une nouvelle société structurée ? » (Ricard 2013)

Modèle laïc de l’octroi des services essentiels par la Grenfell Mission (1892-1981)

Modèle laïc de l’octroi des services essentiels par la Grenfell Mission (1892-1981)

Bibliographie

Dionne, Gabriel. 1985. La voix d’un silence: Histoire et vie de la Basse-Côte-Nord. Outremont, Québec: Leméac.

Grenfell, Wilfred Thomason. 1919. A Labrador Doctor: The Autobiography of Wilfred Thomason Grenfell. Illustrated edition. Boston: Houghton Mifflin Company.

International Grenfell Association. 1903. « Among the Deep Sea Fishers ». Memorial University’s Digital Archives Initiative 78. http://collections.mun.ca/cdm/search/collection/hs_fisher.

Matthieu 22:39. 1956. La Sainte Bible. L’école Biblique de Jérusalem. Paris: Les éditions du Cerf.

Mauger, Dan. 1979. Médecin des neiges: Dr Donald G. Hodd, m.d. Sept-Îles: Le Musée de Sept-Îles Inc.

Mauss, Marcel. 1955. « Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques ». In Sociologie et Anthropologie, 6e édition, 143‑279. Quadrige. Paris: PUF.

Redfield, Robert. s. d. The Folk society in The American Journal of Sociology. The University of Chicago press. Vol. 52. 1647.

Ricard, Mathieu. 2013. Plaidoyer pour un altruistme : la force de la bienveillance. Nil éditions. Paris.

Auteur·e·s

Hannelore Daniel-Poncelet

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