Liens entre religion, émancipation et stérilisation. Le cas de Bahianaises noires qui pratiquent le Candomblé

Les nombreux problèmes sociaux présents au Brésil ont été dénoncés par la population à travers les revendications entourant la Coupe du monde de football de 2014 et les Jeux olympiques de 2016. Les chercheurs avaient déjà identifié, plusieurs années avant ces évènements sportifs, d’importantes discriminations raciales et sexistes (Werneck 2005 ; Cardoso de Oliveira 2005 ; Plaideau 2006). En effet, les indigènes, les noirs et les femmes sont les populations les plus isolées socialement par une majorité relativement masculine et blanche. Les femmes noires de Bahia sont au paroxysme de ces discriminations sexistes, racistes et régionales. Les travaux qui ont suivi la légalisation de la stérilisation ont mis l’accent sur la particularité noire. En outre, les Bahianaises sont les femmes les plus stérilisées du pays : 53 % d’entre elles le sont (Instituto Brasileiro de Geografia e Estatística 2015). Les moyens d’émancipation ne sont pas toujours ceux les plus préconisés traditionnellement, et ce, particulièrement au Brésil, où la religion a un long historique de mobilisation syndicale, principalement catholique (Acciari 2012). Une baisse d’adhérents catholiques, principalement due à l’affaire Recife au nord-est du pays, a atteint la pratique catholique, ce qui a profité aux autres croyances religieuses. La pratique religieuse, dont la pratique catholique, y est mouvante, comme partout ailleurs. L’exemple du Candomblé reflète cette montée des croyances religieuses multiples. Cette religion afro-brésilienne est décrite comme une religion féministe, et ce, depuis les premiers travaux qui s’y sont intéressés (Bastide 2001 (1958); Landes 1994 (1947)). D’après les travaux sur le HIV de Rios (2011) portant sur le Candomblé, les possibilités sexuelles des femmes de la région semblent effectivement s’être développées par la pratique du Candomblé. Ce constat nous a amené à nous demander si la religion peut constituer une voie d’émancipation dans un contexte de modernité.

Pour répondre à cette question, nous rappellerons d’abord les différents courants portant sur l’étude du Candomblé et sur la stérilisation. Ensuite, nous présenterons notre cadre théorique conceptuel, afin d’expliquer la méthodologie utilisée pour notre étude de terrain. Nous exposerons dans la section suivante l’opinion de Bahianaises noires sur les possibilités émancipatrices et contraceptives des femmes par la pratique de la religion afro-brésilienne. À partir du travail réalisé sur le sujet, nous proposerons par la suite une typologie des types de Candomblé perçus ainsi que des conclusions sur ses possibilités émancipatrices et contraceptives pour les pratiquantes de la religion afro-brésilienne, et ce, en contrepartie à ce que leur offre le reste de la société brésilienne discriminante à leur égard. Notre recherche apporte un appui indéniable aux recherches féministes en religieux contemporain en mettant de l’avant des perceptions d’une seule religion par les femmes elles-mêmes, ce qui peut très bien s’appliquer à d’autres croyances religieuses.

État de la recherche

Les recherches qui ont été faites sur le sujet − soit sur le Candomblé et la stérilisation − comportent des dimensions bien propres à chacun de ces aspects. Concernant les recherches sur le Candomblé, de nombreux travaux ont mis l’accent sur ses traits féministes (Landes 1994; Andreson 2012 ; Goís 2013). Il représenterait l’idéal d’une religion par et pour les femmes (Dermience 2000). Plusieurs éléments ont été pris en compte pour l’analyse de cette religion dite féministe ou minimalement féminine. Les premiers travaux de Landes (1994) sur le sujet ont posé les bases d’une étude intimiste et quelque peu idéaliste de cette religion afro-brésilienne. Le nombre de femmes impliquées dans l’organisation de la religion et de la communauté a servi de pilier pour justifier que le Candomblé comportait des éléments novateurs pour les femmes en matière de religiosité, en raison de ses racines africaines. Ses « découvertes » ont permis la construction d’un certain stéréotype concernant cette religion afro-brésilienne, qui est rarement vu autrement que féministe, comme nous y reviendrons. L’étude des matrices mères/africaines (Goís 2013), comme base de la vie, a perpétué les travaux d’analyse entrepris par Landes (1994). La matrilinéarité comme système d’héritage basé sur la mère (Andreson 2012) met en lumière également la vision féministe entretenue sur cette religion. La matrilinéarité n’est pas forcément protectrice contre les dominations masculines. Rares sont les travaux plus récents qui mettent en garde, ou, du moins, qui apportent des nuances quant aux réelles possibilités émancipatrices du Candomblé. Kadya Tall (2002) va cependant en ce sens en suggérant dans ses travaux certaines pistes de réflexion pour les intellectuels qui étudient le sujet et certaines pistes d’amélioration dont profiteraient les mouvements noirs liés à cette religion. Elle met également en garde contre un certain mimétisme social qui projetterait une certaine image voulue du Candomblé par les pratiquants, mise en garde qui nous semble particulièrement pertinente dans le cas d’une étude de terrain réalisée par une étrangère.

Les travaux sur la stérilisation brésilienne amènent également ce genre de division binaire. D’un côté − le côté dominant − la démocratisation des moyens contraceptifs est perçue comme un moyen supplémentaire pour discriminer les Bahianaises noires sur des axes de domination tels que le genre, la race et la région. Des premiers travaux réalisés après la légalisation de la stérilisation − soit après 1996 − ont soulevé des doutes quant au ciblage ethnique et socio-économique d’un accès contraceptif n’étant limité qu’à une seule méthode finale et gratuite (Caetano et Potter 2004 ; Corossacz 2004). Ce type de dénonciations s’inscrit dans un contexte d’intersectionnalité et de Black feminism, même si ce n’est pas directement avoué dans le cas de Caetano et Potter (2004). Vision plus récente et minoritaire, Da Silva Cabral (2014) a mis l’accent sur les possibilités émancipatrices que peut amener la stérilisation pour les femmes brésiliennes. Cette proposition est intimement liée à l’amélioration des conditions de vie proposée par Agier (2005 (1989)) et Bozon (2005) dans le cas bahianais. Ce dernier auteur a également mis l’emphase sur les avantages d’un meilleur parrainage religieux avec un nombre moins élevé d’enfants, entendu comme étant un parrainage de personnes fortunées ou ayant plus de contacts à l’extérieur des communautés (Bozon 2005, 361), ce que les témoignages recueillis par Da Silva Cabral (2014) démontrent bien.

Méthodologie

Notre méthode générale repose sur une théorie interdisciplinaire et intersectionnelle. Le recours à l’interdisciplinarité repose sur une croyance en des apports importants de la sociologie, des sciences politiques, de l’anthropologie (Devereux 1980 (1967)) et de la psychologie sociale (Hervieu-Léger 2002), étant donné la complexité de notre étude de terrain. La sociologie permet d’embrasser une vision plus large des religions en général, ce qui s’adapte très bien à notre cas de figure. En effet, notre cas de figure constitue, potentiellement, un exemple de prise en compte des intérêts féminins par une religion, ce qui pourrait, potentiellement, être extrapolé. Reprenant Durkheim : « une religion est un système solidaire de croyances et de pratiques relatives à des choses sacrées, c’est-à-dire séparées, interdites, croyances et pratiques qui unissent en une même communauté morale, appelée Église, tous ceux qui y adhèrent » (1968, 65), nous n’excluons pas les spécificités accordées aux croyances religieuses syncrétiques, mais gardons en tête une idée plus générale du Candomblé comme religion, tout de même, étant donné que la religion a été créée avant les principes syncrétiques. Nous opposons cette vision à la pensée wébérienne selon laquelle la religion ne peut pas s’adapter aux enjeux modernes, ce que le Candomblé semble remettre en question dans la société brésilienne.

Concernant le recours à l’intersectionnalité, nous avons conservé les approches féministes différentes qui peuvent teinter les réponses de nos répondantes quant à leurs visions de leur religion. Les femmes pourraient critiquer la stérilisation et en avoir une perception négative, considérant que cette pratique est vue comme un moyen de perpétrer un génocide ou comme un outil de contrôle étatique sur les femmes noires (Davis 2008). Cette vision majoritaire ne serait pas surprenante, surtout vu l’importance du mouvement noir à Bahia. De plus, une vision similaire à celle présentée par Da Silva Cabral (2014), plus proche du matérialisme français qui perçoit la contraception comme un moyen d’égalité des sexes et de contrôle des femmes sur leur corps et sur leur sexualité (Tahon 1999) pourrait certainement teinter nos analyses basées sur nos échanges avec des femmes issues de notre population cible.

Concernant notre méthodologie de terrain, vingt femmes ont été interrogées sur une base volontaire, étant donné la délicatesse du sujet, dans le cadre d’entrevues semi-dirigées. Pour analyser nos entrevues, nous avons procédé par analyse de contenu, c’est-à-dire par découpages des retranscriptions par unité de sens, par concept, tel que proposé par L’Écuyer (1990).

Bilan des participantes

Notre population cible était les femmes noires de Salvador de Bahia pratiquant le Candomblé. Les femmes devaient obligatoirement s’identifier comme étant noires. Nos participantes avaient de 21 à 89 ans. En moyenne, elles étaient âgées de 47 ans. 17 d’entre elles avaient des occupations et trois d’entre elles étaient à la retraite, bien qu’elles veillaient toujours au bien-être de leur communauté religieuse. 70 % d’entre elles étaient célibataires et seulement quatre candidates étaient mariées, ce qui fût une surprise, étant donné l’importance rituelle accordée au mariage (Matory 2005). Une autre grande surprise concernait la moyenne d’enfants. Bien que trois d’entre elles étaient jeunes et en âge de procréer, mais sans enfants, la moyenne générale était de 1,6 enfant. Nous avons majoré pour donner une idée plus juste en faisant une moyenne pour celles qui avaient, semble-t-il, fini leurs familles. Cela a amené la moyenne à 2,29, soit beaucoup plus près de la moyenne régionale qui est à 2,7.

Questions abordées et réponses obtenues

Au sujet de l’émancipation, nous avons posé trois questions principales aux femmes volontaires : « est-ce que les femmes sont valorisées par le Candomblé ? », « comment les relations hommes/femmes sont perçues par le Candomblé ? » et « comment le Candomblé représente-t-il le rôle des femmes dans la société et dans la famille ? ». Les réponses à la première question portant sur la valorisation ont été majoritairement positives. Ensuite, les relations hommes/femmes ont été décrites comme étant majoritairement complémentaires. Finalement, le rôle des femmes a principalement été perçu comme important, en raison du statut de mère, mais aussi en raison de leur capacité à être des participantes actives au spirituel de leur communauté.

Au sujet de la stérilisation, deux questions ont été posées à nos participantes. D’abord, nous leur avons demandé si le recours à la ligature leur apparaissait conforme aux principes de leur religion. Elles nous ont unanimement répondu par l’affirmative. Nous leur avons aussi demandé de qui relevait le choix de recourir à la ligature. Nos participantes ont répondu que ce choix revenait majoritairement aux femmes.

Ces réponses résumées nous ont amené à percevoir des regroupements différents qu’il faut exposer pour comprendre la richesse des réponses obtenues. Concernant l’émancipation, nous avons déterminé cinq regroupements idéologiques d’après les perceptions des femmes interrogées : diminution des femmes, complémentarité, égalité des genres, division spirituelle différente et domination des femmes. La diminution des femmes a été évoquée par une participante. De son point de vue, les femmes n’étaient pas plus valorisées par le Candomblé qu’à l’intérieur du reste de la société. Nous expliquerons donc ici quelque peu les réponses obtenues.

D’abord, la problématique de la domination des hommes sur les femmes nous a été exposée par une seule participante, pour laquelle la religion ne représentait pas un abri supplémentaire face aux discriminations faites aux femmes à l’intérieur de la société. Ensuite, des visions plus positives de la place des femmes au sein de la religion et des relations hommes/femmes nous ont été proposées par le concept de complémentarité. Il repose sur la croyance en des rôles différents selon le sexe, ce qui n’est pas forcément traditionnel. Les tâches religieuses sont divisées sur des croyances de hiérarchie spirituelle, qui ne repose pas forcément que sur le sexe, malgré une prédominance du nombre de chefs spirituels féminins. D’un autre côté, le tambour, lors des rites religieux, est strictement réservé aux hommes, mis à part dans quelques temples plus innovateurs en la matière. Pour beaucoup de nos participantes − douze d’entre elles – il existe simplement des choses que les hommes ne peuvent pas faire et vice versa. L’égalité, souvent associée à la complémentarité par nos participantes, met les deux genres sur le même pied, bien que ces deux principes ne soient pas forcément compatibles pour plusieurs théoriciennes. Les participantes qui nous ont parlé d’égalité ont en partie mis l’emphase sur la construction des êtres humains divisés entre deux compléments genrés, masculins et féminins, qui doivent être égaux et respectés pour une bonne spiritualité (Tiré de nos entrevues), vision proche de Badinter (1980). D’un autre côté, la division spirituelle repose sur des principes religieux où les femmes sont souvent plus importantes. La vision proposée met l’emphase sur des éléments strictement religieux et non pas sociétaux de division hiérarchique qui n’est pas purement genrée. Des exemples privilégiant les hommes et les femmes sont pensables, comme ceux du nombre et des tambours. Finalement, deux de nos participantes nous ont mentionné que les femmes dominaient face aux hommes par la pratique du Candomblé, ce qui représente la vision la plus exploitée théoriquement sur cette religion, bien que ce ne fût pas la réponse la plus populaire dans notre étude.

Concernant la stérilisation, six réponses nous sont apparues : création divine, conseils des chefs spirituels, choix du couple, choix de la famille, pas d’intervention de l’Église et choix individuel des femmes. Nous les présentons ici, comme nous l’avons fait pour l’émancipation. Tout d’abord, l’importance de la création divine repose sur une vision procréative des êtres humains, où les deux genres sont complémentaires et où le fœtus est reconnu comme étant vivant et sacré. La place des chefs, allant potentiellement en ce sens et potentiellement vers une acceptation de la contraception, nous a été amenée par une de nos participantes qui était elle-même chef. Elle était peut-être biaisée ou peut-être qu’elle naturalisait le rôle des chefs. Sa vision semblait tout de même probable, étant donné la taille des petites communautés qui composent les différents temples, les terreiros. Un lien plus proche des intérêts peut être pris en compte par un chef qui connaît directement ses fidèles, même s’il peut avoir davantage de poids décisionnel dans leur vie. La stérilisation a été également décrite comme un choix du couple, unité reconnue légalement comme décideuse officielle de l’utilisation d’un moyen contraceptif. En effet, dans la planification familiale revigorée de la Constitution brésilienne (1988), l’accord du conjoint est primordial pour une stérilisation, qui peut être autant féminine que masculine. Annexé, le choix de la famille a amené quatre sous-entendus possibles au terme « famille » pour la contraception, c’est-à-dire le couple, comme présenté précédemment, le couple avec les beaux-parents, le couple avec la famille élargie et la famille spirituelle. Cette dernière nous a été amenée par les femmes qui nous ont demandé ce que nous entendions par le nombre d’enfants qu’elles avaient. Nous devions préciser qu’il s’agissait du nombre biologique. La réponse la plus populaire a été une non-intervention de la religion dans la décision contraceptive, ce qui a souvent été associé à la décision contraceptive des femmes elles-mêmes, sans poids décisionnel d’autres personnes. Nous devons préciser que nous avons retiré de cette catégorie toutes les réponses qui avaient d’abord commencé par la décision des femmes pour être ensuite complétées par l’apport d’autres personnes.

Typologies ressorties sur le Candomblé

Cinq types de Candomblé perçus sont ressortis de nos entrevues : hiérarchique, procréationniste, familial, égalitaire et par et pour les femmes. Il est à noter que les cinq types peuvent cohabiter, varier et se transformer dans les visions d’une seule personne à travers le temps. Le premier type, le type hiérarchique, est basé sur la hiérarchie spirituelle, c’est-à-dire non pas genrée, hors de la société, propre à la religion en elle-même, ce qui peut, bien sûr, être remis en question. Fondée sur la création à poursuivre comme but pour l’humanité, ce qui a été relevé à quelques reprises, une vision procréationniste a aussi été proposée. Elle reposerait sur une littérature abondante sur le rôle de mère (Andreson 2012) et sur l’image d’Iemenja, comme modèle type de la femme/mère du Candomblé, étant mère d’un seul enfant, élément important de sa mythologie. D’ailleurs, de cet exemple découle aussi l’importance d’avoir au minimum un enfant pour les pratiquantes. Le troisième type a été appelé le type familial, c’est-à-dire qu’il repose sur la primauté des hommes dans la vie des femmes. Les hommes ne seraient pas forcément les seuls décideurs, mais contrôleraient la contraception familiale, ce qui est valorisé par la loi. Cette vision repose sur la conception d’une virilité préservée par la contraception féminine, conception qui est souvent associée au Bahianais noir moins favorisé. Les hommes contrôleraient également d’autres aspects de la vie des femmes, à l’image de la société brésilienne patriarcale. La typologie suivante, soit la typologie égalitaire, repose sur une égalité des genres et sur une prise de décision contraceptive féminine pour les femmes-mêmes. Finalement, reprenant la théorie de Dermience (2000), le dernier type, par et pour les femmes, est basé sur une domination des femmes sur les hommes. Les femmes seraient les maîtresses de leur destinée, un pouvoir qui leur serait conféré par la place qu’elles occupent dans la hiérarchie religieuse qui est souvent à leur avantage. La spiritualité du Candomblé serait basée sur cette importance des femmes en tant que racines mères africaines, importance qui amène une certaine gratitude des hommes envers elles.

Conclusions sur les possibilités émancipatrices

D’abord, la vision qui valorisait les femmes par la pratique du Candomblé repose sur plusieurs principes : la division des tâches religieuses, le libre choix contraceptif et le mariage qui n’est pas aussi important que le laissaient présager les travaux de Matory (2005). Cette vision corrobore une certaine volonté de montrer la religion comme émancipatrice pour les femmes, par une mainmise des femmes sur leur vie ou par un rééquilibrage des relations hommes/femmes par la pratique du Candomblé. Cette vision peut donc remettre en question la société, qui ne permet pas une véritable place des femmes en tant que compléments aux hommes ou égales aux hommes. Ensuite, tout aussi compatible à cette vision, la notion d’égalité dans la complémentarité met de l’avant une importance de l’être humain, puisque la vie humaine est sacrée. La religion afro-brésilienne permet donc une acceptation de tous, même de ceux qui sont homosexuels ou qui changent de sexe par le changement de sexe des saints.

Il faut très clairement faire attention au message qui a voulu être projeté et au mimétisme social, comme l’indiquait Kadya Tall (2002), ce qui nous a amené à remettre en question la valorisation du Candomblé. Malgré tout, cette valorisation semblait être très partagée, mais surtout très profonde et très marquée chez nos participantes. Elles en ont parlé de manière très prononcée et en mettant probablement plus d’emphase sur la valorisation des femmes par leur religion que tout autre élément. D’ailleurs, une de nos participantes trouvait très fortement que ce type de recherche était directement dans l’esprit du Candomblé.

Quoi qu’il en soit, il n’en demeure pas moins que la religion afro-brésilienne garde sa place de mobilisateur social, et ce, même en temps difficile pour la religion qui connaît beaucoup d’adversaires. La religion ne divise pas forcément les pratiquants par le genre, ce qui permet une meilleure opposition face aux dominations patriarcales au sein de la société brésilienne. Bien que la religion ne soit pas à l’abri de reproductions sociales, la religion semblait permettre un certain refuge pour les femmes et pour les noirs comme le proposait Harding (2003).

Conclusions sur les possibilités contraceptives

Plusieurs aspects nous ont laissé un doute quant à la réelle liberté des femmes en matière de contraception. En ce sens, il existe très clairement des problèmes éducationnels, c’est-à-dire sur les perceptions des moyens contraceptifs. La vasectomie était considérée comme une méthode irréversible, mais pas la ligature. Ce genre de mentalité perpétue le clivage contraceptif hommes/femmes, mais remet de l’avant une mentalité de gens moins fortunés comme l’a décrit Bozon (2005). Une telle vision remet également en question l’étendue réelle du processus décisionnel des femmes en matière de contraception, en plus des écarts financiers qui n’aident pas en ce sens. Certains choix semblent se profiler, c’est-à-dire la stérilisation et donc la contraception, mais pas l’avortement qui demeure illégal tant au plan religieux qu’au plan légal. La religion conserve, selon certaines participantes, des traces plus conservatrices en mettant de l’avant le principe d’abstinence sexuelle, surtout pour les personnes qui ne sont pas mariées, ce qui était le cas de plusieurs de nos participantes.

Bien qu’une non-intervention religieuse ou le choix seul des femmes aient été majoritairement prônés, il semble clair que cette liberté est limitée par des problèmes éducationnels et sociaux. Il n’en demeure pas moins que les femmes peuvent jouer habilement dans un certain entre-deux, comme le nombre d’enfants n’a pas de minimum. De plus ce minimum est discutable étant donné le concept d’enfant spirituel, qui nous a été relevé à quelques reprises et qui laisse une liberté d’interprétation aux femmes lorsqu’elles sont membres de communautés plus modernes du Candomblé.

Conclusion

Il nous semble qu’une émancipation soit possible, mais qu’elle soit limitée, soit par la religion, soit, majoritairement, par la société. Les moyens d’émancipation sont également entre extrêmes : maternité et contraception, mariage traditionnel et minorité sexuelle, procréation et plaisir sexuel, matrilinéarité et protection de la virilité. Il ne s’agit peut-être pas de l’idéal d’émancipation ou de la gestion des relations hommes/femmes des participantes ou de plusieurs courants féministes en général. Par contre, dans le contexte actuel, il s’agit peut-être de ce que la religion puisse permettre de plus émancipateur, étant elle-même menacée à l’intérieur de la société brésilienne.

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Auteur·e·s

Farah Cader

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